3 février 2015

Théorie(s) du complot et représentativité


par David Vial, dans Librairie mobile, mardi 3 février 2015


Des institutions européennes ou internationales comme : la commission européenne, l’eurogroup, la BCE, l’OTAN, l’OCDE, l’OSCE, le FMI, la banque mondiale, l’ONU, … sont dirigées par des individu-es nommé-es et non élu-es par les citoyen-es. De même, au sein de clubs comme la franc-maçonnerie, le club du siècle (en France), le bildergerg club (international) ou le bohémian club (républicains américains) ont lieu des discussions, se prennent des décisions en dehors de toute représentativité populaire. Dans les conseils d’administration des banques et des multinationales tentaculaires on retrouve des cumulard(e)s qui influent à leur avantage sur les orientations globales du monde capitaliste. Dans les loges comme dans les clubs, régis par la loi 1901 qui garantit la liberté d’association : l’une des bases de notre république, l’élite politique, médiatique, militaire, bancaire, industrielle, technologique, … se retrouve et devise par delà le clivage politique gauche-droite sur le destin du pays et du monde.

Pendant ce temps, les parlementaires eux-mêmes, élu-es du peuple, sont sous l’influence de conseillers, spin-doctors et lobbyistes : au parlement européen on compte pas moins de huit lobbyistes connus pour un député élu … Bientôt, si le Traité Trans-Atlantique est signé, il autorisera une multinationale à porter plainte contre un pays si son parlement (élu) vote une loi qui met un frein au développement des bénéfices de l’entreprise. Par exemple, si le parlement français interdit l’importation et la vente sur le territoire d’un poulet farci aux nano-hormones de synthèse, l’entreprise Woolmart qui commercialiserait ce produit pourrait attaquer la France pour entrave au commerce… Comment s’étonner que des théories du complot plus ou moins fumeuses fleurissent dans un tel contexte ? Nos élu-es ne sont plus crédibles, ils ont trahis le peuple en vendant leurs services à des structures opaques qui gouvernent le monde en dehors de toute représentativité.

Ces théories conspirationistes sont d’ailleurs une aubaine pour la classe dominante qui trouve là un épouvantail à agiter sur la toile et ailleurs, afin de détourner encore la rage et la critique vers des cibles invisibles et surpuissantes face auxquelles la résignation ou le délire semblent être les postures les plus souvent adoptées. Les familles, les banquiers, les illuminati seraient donc les metteurs en scène de cette opérette dramatique ? La NSA sait quand tu pisses alors n’espère pas entrer en résistance … L’engagement syndical te vaudra un prélèvement ADN alors réfléchit bien … Le Nouvel Ordre Mondial est en marche et son but ultime est l’apocalypse : inutile de lutter il ne nous reste plus qu’à chercher le salut dans le tourisme chamanique, le bouddhisme béat, la chiro-chromo-thérapie maya ou le hoponopono !

Comment sortir de cette impasse ? Si les représentants du peuple ont failli à leur rôle de garant du bien commun et qu’ils sont devenus les instruments serviles d’un projet capitaliste qui entre en conflit direct avec l’intérêt commun, il est naturel que le peuple retire sa confiance à cette classe politique qui non seulement ne la défend pas mais l’opprime. Les partis grec Syriza, l’Altra Europa en Italie et Podemos en Espagne construisent leur discours non plus sur un clivage droite-gauche mais sur un clivage peuple-caste ou peuple-oligarchie – peuple-troïka ou peuple-déttocratie. Cela traduit bien la défiance à l’égard de la représentativité et la volonté de sortir d’un système hypocrite. Et ce n’est pas du populisme en Grèce, il y a bien d’un côté un peuple affaibli qui souffre et une minorité cooptée, initiée, qui par un jeu pervers de corruptions, pressions, chantages, renvois d’ascenseur, clientélisme, … se partage le pouvoir et les richesses. Sommes-nous à la veille d’une révolution qui couperait les cous cravatés comme une précédente coupait les têtes couronnées ? Tout dépendra de l’attitude de ces cous cravatés … retrouveront-ils la voie lumineuse en se mettant au service du bien commun ou persisteront ils dans la voie sombre, au service d’un projet écocide ?

En tout cas, l’arrivée au pouvoir de Syriza, la montée de Podemos en Espagne, du Bloco de Esquerda au Portugal et du Sinn Féin en Irlande se font sous la même pression de citoyens qui affirment qu’ils ne sont plus dupes, qui expriment leur connaissance de l’entourloupe et leur souhait d’y mettre fin ... (voir ce qui s’est passé en Islande). Et ces peuples qui s’éveillent cherchent dans les valeurs authentiques – originelles - de la gauche, des solutions concrètes pour survivre : coopératives, collectifs, jardins partagés, gratuité, recyclage, écologie, temps libéré, partage, culture, auto-organisation, anti-autoritarisme, anti-sexisme, anti-fascisme servent de ferments et de liants à de multiples initiatives de survie et de résistance. C’est, à mon sens, l’enseignement le plus réjouissant à tirer des élections grecques. Car c’est bien vers l’extrême gauche : ses actions directes et ses idées de fraternité, de tolérance, de solidarité et d’émancipation que s’est tourné la population grecque ces dernières années, et c’est bien une tentative réformiste sinon révolutionnaire qu’elle a aujourd’hui porté au pouvoir. Si l’austérité imposée depuis des années aux pays du sud de l’Europe était un test grandeur nature sur la capacité des peuples à encaisser l’humiliation de « la politique de soumission »* (terme de Tsipras pour qualifier la politique de la dette entretenue qui assujettit le débiteur) et si dans quelque club on espérait en réaction un retour massif de l’extrême droite, c’est raté !

Quelle peut-être maintenant la réaction des maîtres du monde ? Face à des citoyens affranchis, conscients et désireux de changer la donne, face à un Alexis Tsipras calme et déterminé à ne plus discuter avec la Troïka ni la dettocratie comment réagira cette intelligentia élue et non élue ? Abattre physiquement ou par un scandale Tsipras ne reviendrait qu’à changer en martyr celui qui est déjà une icône, une image, une incarnation charismatique de cette idée de changement et de l’attitude calme et déterminée qui anime toute une population en lutte. Je pense aussi que si les capitaux n’ont pas fuit de Grèce au lendemain de l’élection, c’est que Syriza a suffisamment donné de gages pour rassurer. Nous verrons comment Alexis et ses interlocuteurs dérouleront plus ou moins à leur avantage un agenda peut-être plus ou moins jalonné déjà, qui parle de moratoire sur la dette, de baisse des taux d’intérêt et de réformes structurelles. Nous verrons comment Syriza porte l’espoir, et à quel enfantement il donnera lieu.

A mon sens, ce sont les luttes elles mêmes et leurs acteurs/actrices qui sont en première ligne dans ce combat pour construire un monde débarrassé de l’arrogance et de la voracité maladive de 1% de nos congénères. Ce sont ceux qui sont arrêtés pour avoir divulgué des éclats de vérité, ce sont celles qui se mettent dans l’illégalité pour stopper un chantier ou chanter une chanson, c’est celui qui meurt pour défendre la Vie ; mais ne nous y trompons pas : les whistleblowers, les ZADistes et les Pussy Riot ne sont pas des terroristes, tout comme Rémi ce sont des pionniers courageux et lucides. Si le pouvoir tente de criminaliser systématiquement les luttes et les mouvements sociaux, de harceler ses porte-paroles pour les décourager, prenons conscience collectivement que ces foyers de résistance et d’invention (qui sont nombreux) peuvent aussi être hors-normes, par essence marginaux puisque le monde de demain ne peut s’inventer qu’en marge de celui qui domine, pourtant c’est là que l’on s’oppose farouchement aux projets fous du système, c’est là que l’on se bat et que l’on cherche, que l’on s’émancipe et que l’on construit avec une intensité peut-être plus débridée qu’ailleurs.

Alors posons un autre regard sur celles et ceux qui œuvrent quotidiennement à mettre en pratique – praxis – ces belles idées de la gauche que l’on redécouvre bien vivantes à la faveur des élections grecques et qui se réinventent en commun, un peu partout sur la planète. Découvrons ces luttes, soutenons ces luttes, aidons les, rejoignons les, créons en d’autres et peu à peu si nous sommes suffisamment nombreu-ses à faire ces petits pas de côté, il ne restera bientôt plus personne sur l’autoroute des vacances … Il ne serait alors même plus nécessaire de couper ces cous cravatés … Bien sûr, cela demande de la part des pionniers du mouvement beaucoup de bienveillance. De patience, d’accueil et d’écoute, de pédagogie. Militant-es, activistes, magicien-nes de tous pays ne vous drapez pas dans la suffisance et l’agacement, ne cherchez pas à pisser plus noir, plus rouge ou plus vert que les autres … Accueillez avec générosité et amusement sérieux un peuple curieux et maladroit de n’avoir pas compris plus tôt, mais prêt aujourd’hui à une métamorphose festive. Ne le repoussez pas au risque cette fois de le jeter dans les bras rugueux d’une extrême droite qui se nourrit de frustration, de ressentiment, de vengeance, d’exclusion.


C’est une période de transition, pressentait Vangelis dans le livre « Exarcheia la noire », peut-être une période de multiplication d’expériences dites alternatives, mises en cohérence dans un nouveau projet de société. Une période de récupération ? Ou une période de créativité, d’invention, d’enthousiasme si la fraternité, l’écoute, l’accueil permettent à chacun-e de trouver sa place dans ce grand chantier. Les exemples islandais, grecs, espagnols, portugais … sont encourageants quand à la capacité de cette onde d’émancipation active de traverser toute la société : chômeurs, précaires, salariés, artisans, fonctionnaires - jeunes, parents, grands-parents sont ensemble dans la rue et c’est peut-être bien là, au cours d’actions concrètes de manifestation, d’occupation, de réquisition, de blocage que ce mouvement puise sa force populaire. Face à l’injustice aveugle, la solidarité joue à fond et le pouvoir, s’il veut se maintenir, s’appliquera à freiner le soutien populaire en décrédibilisant les actions et les initiatives menées.

Pourtant, seul l’engagement pourra continuer à alimenter cet élan. Chacun-e à son échelle, chacun-e à son rythme et comme préalable commun : décoloniser l’imaginaire des peurs et des attentes entretenues par ce que l’on croit que le système veut de nous. Il parait que si l’on parvient à ouvrir l’imaginaire créatif et à inventer des pratiques nouvelles pour améliorer les conditions de vie de l’ensemble on peut alors s’orienter vers un projet humain globalement viable… Cependant, on ne peut pas faire l’économie de l’engagement : cet investissement dans la lutte, cette ré-occupation de notre temps de vie avec la même détermination calme qui s’affirme et s’impose ici et là, en bas à gauche.

David VIAL - 2 février 2015
 

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