19 mai 2023

Existence


Intervention d'Aurélien Barrau à la conférence #BEYONDGROWTH en partenariat avec LIMIT au Parlement UE. Spécialisé en relativité générale, physique des trous noirs et cosmologie, il est directeur du Centre de physique théorique Grenoble-Alpes et travaille au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble. 
Professeur à l'université Grenoble-Alpes, il travaille sur sur la gravité quantique. Il est aussi docteur en philosophie et militant écologiste.

  www.beyond-growth-2023.eu/ Présentation : @aurelien_barrau Réalisation : Parlement Européen Montage : Vinz Kanté Musique : Prinzly

7 avril 2022

Gaël Giraud au Greenletter Club : Un état stratège ? | Vidéo

 



Pénuries, baisse des rendements agricoles ou événements climatiques extrêmes : les citoyens sont de plus en plus menacés par l’effondrement du vivant, les catastrophes naturelles et l’épuisement des ressources. D’où cette question : comment l’État doit-il évoluer en ces temps de crises climatiques ?

Gaël Giraud apporte une réponse à ces questions et explore un certain nombre de pistes pour notre avenir.

Source  https://gael-giraud.fr/gael-giraud-au-greenletter-club-un-etat-stratege-video/

Sur le même sujet: 

Face à l’urgence climatique, Gaël Giraud appelle à voter Mélenchon

Gaël Giraud, figure écologiste, économiste pourfendeur de la finance dérégulée et défenseur de la sobriété énergétique, appelle à voter Jean-Luc Mélenchon ce dimanche. Un soutien de poids pour les insoumis à 3 jours du 1er tour de l’élection présidentielle. Son soutien témoigne du sérieux du programme de l’Union populaire, du point de vue économique, mais surtout de sa crédibilité sur les questions écologiques, alors que le GIEC nous annonce que l’Humanité n’a plus que 3 ans pour agir avant qu’il ne soit trop tard.  

29 mars 2015

Oubliez les douches courtes!


Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écrivain et activiste écologique américain, partisan du sabotage environnemental, vivant en Californie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l’égard de la société contemporaine et de ses valeurs culturelles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fondateurs de Deep Green Resistance.
Plus de renseignements sur l’organisation Deep Green Resistance et leurs analyses dans cet excellent documentaire qu’est END:CIV, disponible en version originale sous-titrée français en cliquant ici.


Une seule personne sensée aurait-elle pu penser que le recyclage aurait arrêté Hitler, ou que le compostage aurait mis fin à l’esclavage ou qu’il nous aurait fait passer aux journées de huit heures, ou que couper du bois et porter de l’eau aurait sorti le peuple russe des prisons du tsar, ou que danser nus autour d’un feu nous aurait aidés à instaurer la loi sur le droit de vote de 1957 ou les lois des droits civiques de 1964? Alors pourquoi, maintenant que la planète entière est en jeu, tant de gens se retranchent-ils derrière ces « solutions » tout-à-fait personnelles ?

Une partie du problème vient de ce que nous avons été victimes d’une campagne de désorientation systématique. La culture de consommation et la mentalité capitaliste nous ont appris à prendre nos actes de consommation personnelle (ou d’illumination) pour une résistance politique organisée. Une vérité qui dérange a participé à la prise de conscience du réchauffement climatique. Mais avez-vous remarqué que toutes les solutions présentées ont à voir avec la consommation personnelle – changer nos ampoules, gonfler nos pneus, utiliser deux fois moins nos voitures – et n’ont rien à voir avec le rôle des entreprises, ou l’arrêt de la croissance économique qui détruit la planète ? Même si chaque individu aux États-Unis faisait tout ce que le film propose, les émissions de carbone ne baisseraient que de 22%. Le consensus scientifique stipule pourtant que ces émissions doivent être réduites d’au moins 75%.

Ou bien parlons de l’eau. Nous entendons si souvent que le monde va bientôt manquer d’eau. Des gens meurent par manque d’eau. Des rivières s’assèchent par manque d’eau. Et pour cette raison, nous devons prendre des douches plus courtes. Vous voyez le rapport ? Parce que je prends des douches, je suis responsable de l’épuisement des aquifères? Eh bien non. Plus de 90% de l’eau utilisée par les humains l’est par l’agriculture et l’industrie. Les 10% restant sont partagés entre les municipalités et les êtres humains qui vivent et respirent. Et l’entretien des terrains de golf d’une ville nécessite en moyenne autant d’eau que l’ensemble des êtres humains de cette ville. Les gens (qu’ils soient des gens humains ou des gens poissons) ne sont pas en train de mourir parce que l’eau s’épuise. Ils sont en train de mourir parce que l’eau est volée.
Une partie d'un golf de Las Vegas (5% de la consommation en eau de la région)
Une partie d’un golf de Las Vegas (5% de la consommation en eau de la région)

Ou bien parlons de l’énergie. Kirkpatrick Sale le résume bien : « Ces 15 dernières années, l’histoire a été la même chaque année : la consommation individuelle – résidence, voiture privée, etc. – ne représente jamais plus d’1/4 de la consommation totale d’énergie ; la grande majorité vient du commerce, de l’industrie, des entreprises, de l’agro-industrie et du gouvernement [il a oublié l’armée]. Alors, même si on se mettait tous à rouler à vélo et à se chauffer au bois, ça n’aurait qu’un impact négligeable sur l’utilisation de l’énergie, le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique. »

Ou bien parlons des déchets. En 2005, la production de déchets par habitant (essentiellement ce qu’on dépose sur le trottoir pour les collectes) était de 1660 livres (environ 750 kilos). Disons que vous êtes un activiste radical et intransigeant et que vous voulez réduire ça à zéro. Vous recyclez tout. Vous emportez vos sacs de courses. Vous réparez votre grille-pain. Vos orteils passent au travers de vos vieilles baskets. Et ce n’est pas tout. Comme les déchets municipaux n’incluent plus seulement les déchets des ménages mais aussi ceux des bureaux du gouvernement et des entreprises, vous allez dans ces bureaux, brochures d’information en main, et vous les convainquez de réduire leur production de déchets suffisamment pour en éliminer votre part. J’ai une mauvaise nouvelle. Les déchets des ménages représentent seulement 3 % de la production totale de déchets aux États-Unis.

Soyons clairs. Je ne dis pas que nous ne devrions pas vivre simplement. Je vis moi-même assez simplement, mais je ne prétends pas que ne pas acheter grand-chose (ou ne pas conduire beaucoup, ou ne pas avoir d’enfants) soit un acte politique fort, ni que ce soit profondément révolutionnaire. Ça ne l’est pas. Le changement individuel n’est pas égal au changement social.

Alors, comment, et particulièrement avec cet enjeu planétaire, en sommes-nous arrivés à accepter ces réponses tout à fait inappropriées et insuffisantes ? Je pense que c’est en partie du au fait que nous soyons pris dans une double contrainte. Une double contrainte apparaît lorsque nous faisons face à des options multiples mais que, peu importe laquelle nous choisissons, nous y perdons, et quand ne rien choisir n’est pas une option. Dès lors, il pourrait être assez facile de reconnaître que toutes les actions impliquant l’économie industrielle sont destructrices (et nous ne devrions pas prétendre, par exemple, que les panneaux solaires nous en exemptent : ils nécessitent des infrastructures minières et des infrastructures de transport à toutes les étapes du processus de production ; on peut dire la même chose de toutes les soi-disant technologies vertes). Donc si nous choisissons l’option 1 – si nous participons activement à l’économie industrielle – nous pouvons penser, à court terme, que nous gagnons, puisque nous accumulons des richesses, signe de réussite dans notre société. Mais nous perdons, parce qu’à agir ainsi, nous abandonnons notre empathie, notre humanité animale. Et nous perdons vraiment parce que la civilisation industrielle tue la planète, ce qui signifie que tout le monde est perdant. Si nous choisissons la solution « alternative » de vivre plus simplement, et donc de causer moins de mal, mais sans encore empêcher l’économie industrielle de tuer la planète, nous pouvons penser, à court terme, que nous gagnons, parce que nous nous sentons purs, et que nous n’avons pas eu à abandonner notre empathie (juste assez pour justifier de ne pas empêcher ces horreurs), mais, encore une fois, nous sommes perdants parce que la civilisation industrielle tue toujours la planète, ce qui signifie que tout le monde est perdant. La troisième option, agir délibérément pour stopper l’économie industrielle, est très effrayante pour un certain nombre de raisons, notamment mais pas seulement le fait que nous perdrions ces luxes (comme l’électricité) auxquels nous sommes habitués, ou le fait que ceux qui ont le pouvoir pourraient essayer de nous tuer si nous entravions sérieusement leur faculté d’exploiter le monde – rien de tout ça ne change le fait que ça vaut toujours mieux qu’une planète morte.

En plus d’être inapte à entraîner les changements nécessaires afin de stopper cette culture dans sa destruction de la planète, il y a au moins 4 autres problèmes qu’engendre cette croyance selon laquelle un mode de vie simple est un acte politique (et que ce n’est pas qu’un simple choix de vie personnel). Le premier problème est que cela reposerait sur la notion fallacieuse que les humains abîment inévitablement leur environnement. L’acte politique d’une vie simple consiste seulement à réduire les dégâts, alors que les humains peuvent aider la Terre aussi bien qu’ils peuvent la détruire. Nous pouvons rétablir les cours d’eau, nous pouvons nous débarrasser des nuisibles envahissants, nous pouvons abattre les barrages, nous pouvons déstabiliser ce système politique qui privilégie les riches ainsi que ce système économique extractif, nous pouvons détruire l’économie industrielle qui détruit le véritable monde physique.

Le second problème – et il est important, lui aussi – est que cela amène à blâmer injustement l’individu (et particulièrement les individus les moins puissants) au lieu de ceux qui exercent effectivement le pouvoir dans ce système et pour ce système. Kirkpatrick Sale encore : « Le sentiment de culpabilité individualiste du tout-ce-que-tu-pourrais-faire-pour-sauver-la-planète est un mythe. Nous, en tant qu’individus, ne créons pas les crises, et nous ne pouvons pas les résoudre. »

Le troisième problème est que cela implique de nous redéfinir de manière capitaliste, de citoyens à consommateurs. En acceptant cette redéfinition, nous réduisons nos possibilités de résistance à consommer ou ne pas consommer. Les citoyens ont un panel bien plus large de possibilités de résistance, comme voter ou ne pas voter, se présenter aux élections, distribuer des tracts d’information, boycotter, organiser, faire pression, protester et, quand un gouvernement en arrive à détruire la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur, nous avons le droit de l’altérer ou de l’abolir.

Le quatrième problème est que l’aboutissement de cette logique de vie simple en tant qu’acte politique est un suicide. Si chaque action interne à l’économie industrielle est destructrice, et si nous voulons mettre un terme à cette destruction, et si nous ne voulons (ou ne pouvons) pas remettre en question (plus ou moins détruire) toute l’infrastructure morale, économique et physique qui fait que chaque action interne à l’économie industrielle est destructrice, alors nous en viendrons aisément à croire que nous causerions beaucoup moins de dégâts si nous étions morts.

La bonne nouvelle est qu’il y a d’autres options. Nous pouvons suivre l’exemple d’activistes courageux qui ont vécu aux époques difficiles que j’ai mentionnées – l’Allemagne nazie, la Russie tsariste, les États-Unis d’avant la Guerre de Sécession – qui ont fait bien plus que montrer une certaine forme de pureté morale ; ils se sont activement opposés aux injustices qui les entouraient. Nous pouvons suivre l’exemple de ceux qui ont rappelé que le rôle d’un activiste n’est pas d’évoluer dans les systèmes d’oppression avec autant d’intégrité que possible, mais bien d’affronter et de faire tomber ces systèmes.

Derrick Jensen

Traduction: Vanessa Lefebvre
Voir en ligne :  http://partage-le.com/2015/03/oubliez-les-douches-courtes-derrick-jensen/
  

11 mars 2015

Digression Tibétaine (docu 11 minutes)

Sur les sentiers de la rencontre - Digression tibétaine 

 

Après 2000 km à pied en Inde et au Népal qui ont donné naissance au premier documentaire, Sur les sentiers de la rencontre ( http://youtu.be/xzZMgVC06j8 ), une digression sur le toit du monde voisin s'imposait. J'ai d'abord voulu intégrer cette partie de 12 minutes dans le documentaire complet et puis la problématique tibétaine m'est apparue trop particulière pour s'y intégrer.
Il lui fallait une liberté, une musique et un ton différent.

Je ne prétends pas ici faire le tour de la question en si peu de temps ni apporter des réponses toutes faites. Je voulais simplement poser quelques questions.
Craquer une allumette et allumer une bougie.

Un jour, j'aimerais pouvoir dire à mes enfants :

"Il n'y a encore pas si longtemps, les caméras se multipliaient pour contrôler les populations, jusqu'au jour où, pris de panique par la course folle que quelques hommes avaient donné au monde, se fut les populations qui multiplièrent les caméras pour dénoncer, s'indigner, résister, s'organiser, partager et créer ensemble."

Alors aujourd'hui devenez acteur du changement, participez à la création du Réseau Libre Mondial : https://lite5.framapad.org/p/Ffa8fpaetF

Pour toute demande de projection/débat (avec le documentaire complet et une présentation d'un patchwork d'alternatives au modèle actuel), veuillez nous écrire à scope.cooperative@gmail.com

BIENTÔT DISPONIBLE :
Une clé USB de 4go (avec les deux documentaires en HD, la bande originale, les textes et sources, etc.) en carton recyclé et garanti sans métaux lourds afin de proposer un produit éco-responsable et 100% réutilisable à contrario des DVD qui finissent toujours par prendre la poussière ! Et pour les 100 premiers, une carte postale faite à partir des images du documentaire offerte !

Grâce à votre soutien, nous pourrons continuer notre travail d’information pour un « éveil des consciences » et faire entendre la voix citoyenne un peu plus loin encore.

Un documentaire Scope Media, la voix citoyenne. Et suivez nos autres projets ici : https://www.facebook.com/scope.cooper...

Solidairement,
Anton

Sources :  https://www.youtube.com/watch?v=G8GQ5jqd--0&feature=youtu.be
https://framasphere.org/people/9df1447043f4013250fc2a0000053625
 

10 mai 2012

« Si nous nous accrochons à notre modèle de société, c’est le dépôt de bilan planétaire »

Bastamag |par Agnès Rousseaux, Ivan du Roy | le 7 mai 2012


Pierre Rabhi : « Si nous nous accrochons à notre modèle de société, c’est le dépôt de bilan planétaire » 

 

Et si, après une stressante campagne électorale, on respirait un peu ? Quelle société voulons-nous aujourd’hui construire ? « La croissance est un problème, pas une solution », affirme Pierre Rabhi, paysan-philosophe. Face à la disparition des questions écologiques dans le débat politique, et à la frénésie marchande qui nous a pris en otages, il invite à repenser la vie sur un mode à la fois « sobre et puissant ». Et à inventer, pour éviter des explosions sociales et un chaos généralisé, un autre modèle de civilisation. Entretien.

 


 
Basta ! : Vous défendez une société de la sobriété. Les crises actuelles et l’austérité qui menace vont-elles permettre de remettre en question le système économique dans lequel nous vivons ?


Pierre Rabhi [1] : Je ne me réjouis pas de cette situation, mais je me dis finalement que l’être humain a besoin d’entrer dans des impasses pour mieux comprendre. Les impasses peuvent soit finir sur un chaos généralisé, soit permettre d’initier autre chose. Le chaos est tout à fait possible : une sorte de cocotte-minute d’incertitudes et d’inquiétudes est en train de miner les âmes et les consciences. Qu’une seule ville explose et toute la France explose. Le problème aujourd’hui n’est pas de se réjouir de cela, mais de voir ce qu’on peut tirer de cette évolution. Notre modèle de société montre son inadéquation, son incapacité à continuer. Si nous nous y accrochons, ce sera le dépôt de bilan planétaire. Tous les pays émergents veulent vivre à la moderne. Où va-t-on puiser les ressources ? C’est totalement irréaliste. Il y a aujourd’hui à repenser la vie sur un mode qui soit à la fois sobre et puissant. Je crois beaucoup à la puissance de la sobriété. Je ne crois pas à la puissance des comptes en banque. La vraie puissance est dans la capacité d’une communauté humaine à se contenter de peu mais à produire de la joie. Notre société déborde de tout, mais nous sommes un des pays les plus consommateurs d’anxiolytiques, pour réparer les dégâts que produit la « société de la matière » ! Nous sommes une espèce de planète psychiatrique. Combien de souffrances produisons-nous ?



Pendant la campagne électorale, l’écologie a quasiment disparu du débat politique. Qu’en pensez-vous ?

C’est parce que les citoyens ne sont pas véritablement conscients de l’enjeu de l’écologie que nous sommes obligés d’avoir une écologie politique pour lui donner une place au forceps. Dans la réalité, l’écologie concerne absolument tout le monde. Je suis évidemment reconnaissant envers ceux qui essayent de placer l’écologie dans le débat politique. Mais c’est une anomalie. Car l’écologie est une affaire de tous. C’est ce qui détermine l’existence de tout individu, du phénomène de la vie. Nous sommes donc tous concernés.


Selon vous, le progrès technologique nous asservirait ?

La civilisation moderne est la civilisation la plus fragile de toute l’histoire de l’humanité. Plus d’électricité, de pétrole, de télécommunications et la civilisation s’écroule. Elle ne tient sur rien du tout. Le progrès ne libère pas. Plusieurs avancées ont apporté un certain bien-être. Mais ce bien-être n’est pas forcément partagé. Il faut que l’humanité se pose la question : le progrès, pour quoi faire ? Et avant : qu’est-ce que vivre ? S’il s’agit juste de consommer, je n’appelle pas ça la vie, cela n’a aucun intérêt. Nous sommes devenus des brigades de pousseurs de Caddie. Cela me terrifie. Nous sommes revenus au néolithique : nous sommes des cueilleurs, nous passons dans les rayons et nous cueillons. Tout cela n’est pas bon. On a évoqué la décroissance, qui est considérée comme une infamie dans le monde d’aujourd’hui : remettre en cause la croissance ! Au Moyen Âge, j’aurai été brûlé vif.


Peut-on se passer de l’industrie et du progrès technologique sur une planète qui comptera bientôt 9 milliards d’êtres humains ?

Le progrès technologique ne rétablit pas de l’équité dans le monde, au contraire. Une minorité en bénéficie. Ce ne sont pas les pays en voie de développement qui consomment le plus de voitures ou de frigos. C’est un leurre de dire que la planète ne pourra pas suffire, parce que nous serons plus nombreux. C’est une injustice totale : sur 7 milliards d’humains aujourd’hui, la moitié n’a pas accès à la nourriture pendant que les autres se bâfrent et gaspillent à outrance. Un cinquième de l’humanité consomme les 4/5es des ressources produites. Ce serait très pernicieux d’invoquer la démographie pour dire qu’on ne va pas s’en sortir. Non ! Plusieurs milliards d’humains ne s’en sortent déjà pas. Ce ne sont pas les pauvres qui épuisent les ressources. La démographie n’est pas en cause. Je sens cet argument s’insinuer de façon très vicieuse.


Pourquoi, après avoir été ouvrier, avez-vous choisi de devenir paysan ?

J’ai accompli mon retour à la terre, ici en Ardèche, en 1961, parce que je considère que notre système n’a pas d’intérêt. Je n’ai pas envie d’être né pour produire, pour consommer et mourir. C’est une destinée un peu limitée ! Je suis né pour vivre, je suis né pour admirer. Si on doit toute sa vie besogner pour que les poubelles débordent de déchets, cela n’a aucun sens. Il n’y a pas si longtemps, en mai 68, les jeunes défilaient dans les rues pour protester contre la société de consommation. C’était l’excès. Leur intuition était forte : nous ne sommes pas des consommateurs. Les gagneurs d’argent, la frénésie marchande nous ont pris en otages pour faire de nous des gens qui doivent absolument consommer pour faire monter le produit national brut. C’est complètement stupide. Les jeunes disaient : on ne tombe pas amoureux d’un produit national brut ! Ils lançaient des slogans très importants, qui étaient un appel à la vie. Nous ne vivons pas : nous sommes conditionnés, endoctrinés, manipulés, pour n’être que des serviteurs d’un système. Ils ressentaient ce besoin de sursaut de la vie. Depuis, je ne vois plus les jeunes défiler dans la rue pour dire qu’ils ont trop. Nous sommes au contraire entrés dans la phase du manque. Les certitudes d’une idéologie triomphante, c’est terminé ! Aujourd’hui, les jeunes ne savent pas quelle place ils auront et s’ils auront une place dans l’avenir. Ce système-là peut-il encore perdurer ? Non. Il ne faut donc pas s’illusionner et se raconter des histoires : notre système arrive à ses limites. Il faut maintenant que l’imagination se mette en route, pour en créer un autre.


D’où peut venir le changement ? D’abord de chaque individu ou de transformations portées collectivement ?

Vous pouvez manger bio, recycler votre eau, vous chauffer à l’énergie solaire, tout en exploitant votre prochain, ce n’est pas incompatible ! Le changement radical de la société passe par une vision différente de la vie. L’humain et la nature doivent être au cœur de nos préoccupations. Le rôle de l’éducation est souverain : et si on éduquait les enfants au contentement et non à l’avidité permanente ? Une avidité stimulée par la publicité, qui affirme qu’il nous manque toujours quelque chose. Cette civilisation du besoin chronique et permanent, sans cesse ressassé, installe dans les esprits la sensation de manque. Le phénomène de la vie, ce qui fait que nous existons, devrait avoir une place dans l’éducation des enfants. Or nous n’avons que des structures éducatives qui occultent complètement les fondements de la vie pour, le plus vite possible, fabriquer un petit consommateur et un petit producteur pour le futur. Cela en fait un petit ignorant qui s’occupera bien davantage de savoir comment il va avoir un bon boulot malgré la compétitivité.
L’exigence fondamentale, c’est que tout le monde puisse manger, se vêtir, se soigner. Voilà ce qu’une civilisation digne de ce nom devrait pouvoir fournir à tout le monde. Aucun bonheur n’est possible sans la satisfaction des besoins vitaux. Notre civilisation a la prétention de nous libérer alors qu’elle est la civilisation la plus carcérale de l’histoire de l’humanité. De la maternelle à l’Université, nous sommes enfermés, ensuite tout le monde travaille dans des boîtes. Même pour s’amuser on va en boîte, assis dans sa caisse. Enfin, on a la boîte à vieux quand on n’en peut plus, qu’on est usé, avant de nous mettre dans une dernière boîte, la boîte définitive.


Comment convaincre ceux qui profitent le plus de la société de consommation et d’accumulation ?

Qui enrichit ces gens-là ? C’est nous. Ils s’enrichissent parce que des gens insatiables achètent de plus en plus, parce que toute une communauté humaine leur donne les pleins pouvoirs. Ils n’existent que parce que nous les faisons exister. Je ne roule pas en char à bœufs mais en voiture, je pollue malgré moi, j’ai le confort moderne. Ce qui fausse tout, c’est que cela devient prétexte à un enrichissement infini. Ce serait différent si les objets fabriqués par le génie du monde moderne avaient vocation à améliorer la condition humaine. Nous donnons très peu de place à ce qui est indispensable, à ce qui amène véritablement la joie. Et nous ne mettons aucune limite au superflu.


Cela signifie donc s’attaquer aux puissances de l’argent ?

L’argent est noble quand il permet l’échange. C’est plus facile d’avoir quelques billets dans sa poche que de transporter deux kilos de pommes de terre. L’argent n’est pas à récuser dès lors qu’il participe au mécanisme de régulation du bien-être entre tous. Mais quand il régule seulement la richesse, non. Toutes les choses vitales, les biens communs – eau, air, terre, semences – devraient être soustraites à la spéculation. Ceux qui ont de l’argent commettent un hold-up légalisé sur le bien de tous. Un vol illicite mais normalisé par la règle du jeu. L’argent rend l’humanité complètement folle et démente. Aujourd’hui, on achète le bien des générations futures. Je possède de la terre, mais je suis prêt à dire que ce n’est pas la mienne. Je l’ai soignée pour qu’elle soit transmise à mes enfants ou à d’autres gens.


Comment soustraire les biens communs à ceux qui spéculent ?

Admettons qu’on aille jusqu’à la logique extrême : un jour, un petit groupe d’humains hyperriches va posséder la planète. Aux enfants qui arriveront, on leur dira qu’ils sont locataires. Qu’ils doivent payer leur droit d’exister. C’est stupide. C’est navrant. C’est d’une laideur infinie. Parce que j’ai de l’argent, j’ai le droit sur tout… C’est là que le politique devrait réguler. Mais, pour l’instant, les responsables politiques sont là pour maintenir en vie cette inégalité criante. Ils font de l’acharnement thérapeutique sur un modèle moribond. On peut le mettre sous perfusion tant qu’on voudra... on sait très bien qu’il est fini. Le drame serait que tout cela finisse dans le chaos, si on ne met pas en place une nouvelle orientation de la vie.


Il faut changer les règles du jeu démocratique, dites-vous… Pour aller vers quoi ?

On ne peut pas changer un monstre pareil du jour au lendemain. Ce que je regrette, c’est qu’on ne se mette pas sur la voie du changement. Ce modèle a été généré par l’Europe. La première victime de ce nouveau paradigme, cette nouvelle idéologie, c’est l’Europe elle-même. L’Europe était une mosaïque extraordinaire. Tout a été nivelé, standardisé. Et on a exporté ce modèle partout ailleurs, en mettant un coup de peinture « démocratie » là-dessus. Aujourd’hui ce modèle se délite, il n’a aucun moyen d’être réparé. Il faut aller vers autre chose. Ce que propose la société civile : elle est le laboratoire dans lequel est en train de s’élaborer le futur. Partout des gens essayent de faire autrement. Un État intelligent devrait encourager ça. Sinon, cela se fera sous la forme d’explosion sociale. Une grande frange des citoyens sont secourus par les dispositifs de l’État. Cela ne durera pas. Le jour où la société ne pourra plus produire de richesses, où prendra-t-on ce qu’il faut pour soutenir ceux qui sont relégués ? Nous sommes dans un système « pompier-pyromane » : il produit les dégâts et prétend en plus les corriger. On met des rustines au lieu de changer de système : ce n’est pas une posture politique intelligente.

Recueilli par Ivan du Roy et Agnès Rousseaux

Vidéo : Agnès Rousseaux
Photo : Ivan du Roy

Notes

[1] Pierre Rabhi vit en Ardèche, où il a été paysan. Il a crée en 2007 le Mouvement pour la Terre et l’Humanisme appelé ensuite mouvement Colibris. Il est aussi l’inventeur du concept « Oasis en tous lieux » et a lancé en 2012 la campagne Tous Candidats

 

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