Par
Vincent Doumayrou |
carfree | 17 octobre 2014
Victimes de la trajectoire technologique du TGV
Paru l’an dernier, le
Rapport Duron
relativise l’intérêt de nombreux projets de TGV. Mais aujourd’hui, on a
l’impression que les groupes de pression régionaux et autres en faveur
du TGV sont plus forts que jamais, et qu’au fond rien n’a changé.
Ainsi,
le Président de la République a reçu des élus du Limousin venus
défendre leur LGV, le 29 septembre dernier. Le rythme sera tenu, a dit
le Président, et la déclaration d’utilité publique est prévue pour la
fin de l’année 2014 ou le début de l’année 2015. Il ressort donc que
plus que jamais, les élus tiennent à « leur » LGV.
En
fait nous sommes victimes d’un phénomène de la physique, que l’on
pourrait appeler « trajectoire technologique », terme qui m’a été
soufflé par M. Ménerault, professeur de géographie à Lille que j’ai
interviewé récemment : dès que la politique va dans le sens d’une
technique, il est difficile de l’arrêter car les décideurs en
redemandent, de la même manière qu’il est difficile d’arrêter un solide
en mouvement dans l’air. Ainsi du TGV. Il a concentré une bonne partie
des investissements sur le réseau ferré ; plus grave, depuis plus de
trente ans, il monopolise les imaginations, les stratégies.
Résultat,
aujourd’hui, les élus en veulent à tout prix sans réellement peser le
pour et le contre, sans vraiment répondre aux arguments hostiles ou
sceptiques. Le pire est que dans le même temps, le trafic du TGV se met à
baisser : mais peu importe, le désir des élus n’est pas rationnel. Et à
l’horizon, pointent les intérêts de groupes de BTP, qui ont
naturellement intérêt à ces projets prestigieux. Le comble de l’absurde
est constitué par le tunnel Lyon – Turin, toujours à l’agenda alors que
les trafics de marchandises par cet axe se sont effondrés, et que même
par la route, ils plafonnent depuis quelques années.
Le
contre-exemple est celui des RER dans les villes de province : on sait
que ce type d’infrastructure est complètement absente en dehors de
Paris, et elle ne figure guère à l’agenda des élus dominants. Mais si
une ville s’en équipait, mettons Lyon, toutes les autres villes de
taille comparable en voudraient. Alors qu’aujourd’hui, quiconque en
parle passe pour un extra-terrestre.
Pour le TGV, le
choix fait aujourd’hui est inflationniste : dans le nombre de projets
envisagés, leur coût, et le prix final du billet. Cette inflation est
gênante dans un contexte économique clairement déflationniste. Personne
parmi les élus ne semble y avoir réfléchi.
Sur le
fond, implicitement, le choix politique est un abandon complet du réseau
en dehors des LGV et de leurs prolongements et de quelques axes fret ou
régionaux à fort potentiel « spontané » (dont la ligne Nancy – Metz –
Luxembourg, que j’emprunte quotidiennement, est un cas achevé). Le
Limousin et l’Auvergne sont au coeur de ce problème : désormais coupées
l’une de l’autre par une fermeture de ligne, on voit bien que le réseau
classique risque d’y faire naufrage au sens propre, mais les élus ne
font rien et réclament plus que jamais la LGV. C’est plus vendeur et
cela permet de masquer l’absence de stratégie, de réflexion sur le rôle
que peut jouer le réseau ferré dans la mobilité d’aujourd’hui et de
demain.
Vincent Doumayrou,
auteur du livre La
Fracture ferroviaire – Pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Préface de Georges Ribeill, Éditions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007.
http://lafractureferroviaire.skynetblogs.be
Le lien vers l’article qui évoque la rencontre entre F. Hollande et les décideurs limousins :
http://www.lepopulaire.fr/limousin/actualite/2014/09/30/lgv-limoges-poitiers-les-elus-limousins-confiants-apres-leur-rencontre-avec-francois-hollande_11163450.html
Source :
http://carfree.fr/index.php/2014/10/17/victimes-de-la-trajectoire-technologique-du-tgv/