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| 8 cotobre 2016 : Le Chant des Bâtons (empruntée à ValK) |
Par le
Collectif Mauvaise Troupe, le 12 octobre 2016 | Source
Indymedia Nantes
Alors que nous écrivons ces lignes, le bruit de l'hélicoptère tente de briser notre concentration. Il tourne, désormais quotidiennement, là-haut où les avions ne volent pas, répandant sa rumeur de guerre et de reconquête. César1 guette et cherche à impressionner. Parfois il se met légèrement sur le flanc, pour nous mieux observer. Est-il surpris par la ronde des tracteurs qui depuis quelques jours déposent des balles de foin aux carrefours ? Par ces comités de soutien qui viennent repérer les lieux les plus stratégiques où ériger leurs barricades ? Par les formations qui chaque fin de semaine regroupent plus de cent personnes venues se préparer aux expulsions annoncées ? Peut-être l'est-il davantage encore de tous ces gestes qui perdurent. Sylvie et Marcel qui soignent leur troupeau, les moissons du sarrasin, un fest-noz célébrant la récolte de patates, quatre-vingt charpentiers bâtissant l'ossature d'un gigantesque hangar ou une bibliothèque tout juste inaugurée. Son regard peut-il embrasser avec les 2000 hectares toute la richesse de la vie qui les peuplent ? Celle qu'il prétend détruire dans le mois à venir...
Les préparatifs d'une nouvelle opération d'occupation et de
destruction du bocage à sept mois des élections présidentielles ont
quelque chose d'irréel. Après un printemps de grèves, de blocages
économiques, d'agitation de rue contre la loi travail, en plein état
d'urgence, quel serait l'enjeu de transformer ce coin de campagne mais
aussi la ville de Nantes en véritables poudrières ? Ce n'est certes pas
seulement pour construire un aéroport de plus et ainsi honorer les
« accords public-privé » avec la multinationale Vinci. S'il est vital
pour les gouvernants d'écraser la zad, c'est qu'elle constitue une
démonstration insolente d'une vie possible sans eux. Et d'une vie
meilleure. À l'heure où la seule prise politique qui nous est proposée
consiste à choisir, le nez bouché, le moins pire des affairistes en
mesure de battre le FN (mais d'en appliquer le programme), le
surgissement d'un territoire hors et contre le principe même de
gouvernement leur est insupportable.
Car ici, l'expression « zone de non droit », qu'ils voudraient
effrayante, a pris une acception radicalement positive. Contrairement à
ce qui a lieu dans les rues des villes « policées », à la zad, personne
ne dort dehors et chacun mange à sa faim. De grands dortoirs
accueillent les arrivants, un « non-marché » hebdomadaire propose les
légumes, la farine, le lait, le pain et les fromages produits sur
place, sans qu'un prix ne vienne en sanctionner la valeur. Dans les
nombreuses infrastructures collectives, mais aussi dans les échanges ou
les travaux collectifs, les relations se basent sur la confiance et la
mise en commun, à l'envers des logiques ayant cours qui s'appuient sur
le soupçon et l'individualisme. Ce que les cyniques de tous bords
taxent d'utopie irréalisable est éprouvé dans les gestes et la matière.
Même l'absence de police et de justice - les gendarmes ne fréquentant
plus la zone depuis 2013 - n'a pas produit le chaos que d'aucuns
auraient imaginé et souhaité. Les opposants à l'aéroport ont démontré
qu'ils étaient capables de vivre ensemble sans aucune tutelle les
surplombant. Une communauté de lutte a donc patiemment vu le jour,
nouant des liens tissés pour résister aux attaques comme au
pourrissement. Tout ceci ne va pas sans heurts, évidemment, si
déshabitués que nous sommes à décider nous-mêmes de nos devenirs. Nous
réapprenons, nous apprenons, et rien n'est plus joyeux et passionnant
que de se plonger dans cet inconnu.
C'est pour toutes ces raisons que la zad représente une véritable
expérience révolutionnaire, de celles qui redessinent radicalement les
lignes de conflit d'une époque. Le mouvement anti-aéroport s'étend
aujourd'hui dans des pans de la société habituellement plus sensibles au
chantage à l'emploi et à la crise qu'à la défense d'un bocage. Les
salariés de Vinci, mais aussi de l'actuel aéroport, ont clairement
exprimé, via leurs sections CGT, qu'ils rejoignaient la lutte et ne
seraient jamais des « mercenaires ». De même, les lycéens et étudiants
mobilisés au cours du mouvement contre la loi travail s'apprêtent à
bloquer leurs établissements dès l'arrivée des troupes. Trop d'espoirs
sont condensés ici pour que nous puissions être vaincus, il en va de
notre avenir, de nos possibilités d'émancipation. Nombreux sont ceux qui
le pressentent, se tenant prêts à transformer la bataille de
Notre-Dame-des-Landes, si elle a lieu, en véritable soulèvement
populaire, capable de rabattre l'arrogance d'un État qui pense pouvoir
impunément casser les travailleurs, précariser la population, mutiler
les manifestants, tuer Rémi Fraisse, Adama Traoré et tant d'autres,
donner un blanc-seing à sa police et continuer allègrement sa chasse aux
migrants.
Face à leurs fusils semi-létaux, face à leurs blindés à
chenilles, nous aurons les armes séculaires de la résistance : nos
corps, des pierres, des tracteurs et des bouteilles incendiaires, mais
surtout notre incroyable solidarité. Peu importe que la partie soit
inégale, elle l'était tout autant en 2012, quand après des semaines
dans la boue, derrière les barricades, nous leurs avons finalement fait
tourner les talons. Il y a quelques semaines déjà, alors que sous le
hangar de la Vacherit l'assemblée du mouvement touchait à sa fin, un
octogénaire se lève, un éclat de malice dans le regard et des cartons
plein les bras. Il déballe fièrement les mille lance-pierres qu'il a
fabriqués avec quelques complices pour projeter des glaçons de
peinture. Tous rient, mais en essaient l'élastique. Car s'il faut à
nouveau prendre les sentiers de la guerre pour défendre ce bocage, nous
serons nombreux à le faire, ici, partout. C'est ce que nous avons
affirmé ensemble une fois de plus lors de la grande manifestation du 8
octobre. Brandissant nos bâtons, nous avons scellé ce serment : nous défendrons ce bocage comme on défend sa peau ;
policiers, soldats, politiciens, vous pouvez venir raser les maisons,
abattre le bétail, détruire les haies et les forêts, ne vous y trompez
pas : la fin de votre mandat ne suffirait pas à éteindre ce que vous
embraseriez à Notre-Dame-des-Landes.
Collectif Mauvaise Troupe