CNR Midi-Pyrénées | vendredi 03 février 2012
Hadopi, Acta : les lois qui surveillent Internet se multiplient. Mode d'emploi à l'usage des non-geeks pour utiliser le Web sans laisser de traces.
Naviguer
sur Internet, c'est comme sauter à pieds joints dans du béton frais :
on laisse des traces (presque) indélébiles partout. C'est aussi ce
que
dit Bruce Schneier,
expert en sécurité informatique :
«
Si vous pensez que la technologie peut résoudre vos problèmes de
sécurité, alors vous n'avez rien compris aux problèmes ni à la
technologie. »
L'informatique, et plus
particulièrement Internet, est un formidable moyen de liberté
d'expression, mais aussi une machine à surveiller. Or, surfer
anonymement peut être souhaitable pour des tas de raisons, et pas
seulement pour les paranos. On peut être amené à vouloir être anonyme
sur Internet à un moment de sa vie. Liste non exhaustive et non
exclusive :
- échapper au flicage de son patron ;
- éviter les yeux indiscrets de sa femme/son mari ;
- déjouer la surveillance des autorités
(cela ne vaut que si on habite dans un pays autoritaire, bien
entendu), comme le font tant de dissidents, de la Biélorussie à la
Syrie ;
- empêcher de grandes entreprises – de préférence américaines – de collecter une foule de données personnelles ;
- protéger son travail ou ses sources (si on est journaliste ou militant).
Renforcer
son anonymat sur Internet, ce n'est pas « un truc de geek » : on dit
souvent que la solution (ou le problème) se trouve
entre la chaise et le clavier.
On
peut agir, très simplement et toujours gratuitement, pour protéger sa
vie privée et surfer anonymement sur Internet. Les solutions qui
suivent ne sont pas à appliquer « en bloc », mais sont davantage un
catalogue dans lequel piocher en fonction de ses besoins.
1 Le navigateur
L'historique
C'est
parfois aussi simple que cela. La plupart des navigateurs stockent
toutes les pages sur lesquelles vous vous rendez. Autant d'indiscrétions
sur vos activités en ligne pour ceux qui ont accès à votre ordinateur
(patron, conjoint(e)...).
Accessible dans les options ou en
tapant Ctrl(Pomme)+H sur la plupart des navigateurs, il est également
possible de supprimer l'historique avec le raccourci
Ctrl(Pomme)+Maj+Suppr.
Les cookies
Ce sont des petits
fichiers créés par certains sites que vous visitez et qui sont stockés
dans votre navigateurs. Ils fourmillent (entre autres) de détails
personnels : certains mémorisent l'identifiant et le mot de passe (afin
que vous n'ayez pas à le ressaisir), d'autres stockent un panier
d'achats sur un site d'e-commerce.
Ils sont autant de traces et
vos passages sur le Web. Il est possible de les désactiver ou de les
supprimer (via le menu « préférences » de votre navigateur).
La
plupart des navigateurs modernes disposent d'une fonctionnalité qui
permet de naviguer sans laisser de trace (historique et cookies). Mais
attention, ce mode de connexion n'a aucun impact sur votre logiciel
d'envoi d'e-mails ou de messagerie instantanée, seulement sur
l'historique et les cookies de votre navigateurs.
2 La connexion
Pour afficher une page web, c'est le protocole
HTTP
qui est le plus souvent utilisé (oui, celui qui est dans votre barre
d'adresse) : les données qui circulent avec ce protocole ne sont pas
chiffrées.
Parfois, notamment sur les sites de commerce en ligne,
un « s » vient s'ajouter au « HTTP » dans la barre d'adresse. Cela
signifie que la communication entre votre ordinateur et le site web est
chiffrée, donc beaucoup plus sécurisée.
Mais, afin d'éviter de
voir son identité compromise sur Internet, cette précaution ne doit
pas être cantonnée aux services de commerce en ligne. En 2010, un
développeur
mettait au point
un petit programme, que l'on pouvait rajouter au navigateur Firefox,
qui permettait par exemple, notamment via le réseau WiFi, de dérober
les identifiants Facebook ou Twitter de tous ceux qui se connectaient
au réseau.
Une précaution simple pour éviter ce genre de déconvenues, l'installation de l'extension Firefox «
HTTPS everywhere
», qui porte bien son nom : elle force tous les sites à communiquer
avec votre ordinateur de manière chiffrée. Un bon moyen d'éviter que
des yeux indiscrets sachent ce que vous faites avec votre connexion.
Attention, certains sites
n'autorisent pas
une connexion sécurisée (vérifier le cas échéant la présence d'un
petit cadenas dans la barre d'adresse ou celle du « s » après « HTTP
»).
Cependant, la sécurité de la navigation en HTTPS réside dans
des certificats, qui authentifient les sites utilisant cette
technologie. Ces certificats sont de plus en plus
volés et falsifiés, poussant même
WikiLeaks à
changer de système de soumission de ses documents confidentiels.
3 L'adresse IP
L'adresse IP est un élément central à comprendre afin d'être discret sur Internet.
C'est un peu
la carte d'identité de votre ordinateur
: tous les sites ou services que vous visitez conservent une trace de
votre connexion (plus ou moins longuement selon la législation du
pays où ils sont implantés) – les « logs » : il est donc possible de
savoir qui s'est connecté, où et quand.
Lorsque vous laissez un
commentaire ou postez une photo en ligne, l'adresse IP est « mémorisée
». Les fournisseurs d'accès sont généralement capables de faire le
lien entre une adresse IP et une identité bien réelle (en France, le
délai de conservation des « logs » est généralement
d'un an).
Heureusement, plusieurs solutions existent pour se faire discret.
Le proxy
Un
proxy est un ordinateur par lequel va transiter votre connexion, afin de masquer votre adresse IP.
Reporters Sans Frontières, dans son guide pour bloguer anonymement,
explique (à travers l'exemple de Sarah, une fonctionnaire qui veut dénoncer les travers de son patron en utilisant un proxy) :
«
Au lieu de se connecter directement à Hotmail.com, elle se connecte
d'abord au proxy, qui lui-même se connecte à Hotmail. Quand Hotmail
lui envoie une page, celle-ci est dans un premier temps reçue par le
serveur proxy, qui la lui renvoie. »
C'est l'adresse IP du proxy, et non celle de son ordinateur qui est semée un peu partout sur Internet.
Le proxy présente quatre problèmes :
- c'est le proxy qui stocke les adresses IP : ce qui n'est pas sans poser problème ;
- un proxy se paramètre directement depuis son navigateur web ou certaines applications
(e-mail, messagerie instantanée...) : ces dernières ne prévoient pas
toutes cette fonctionnalité (il est cependant possible de les forcer à le faire) ;
- la navigation devient plus lente, puisque la connexion fait sans cesse des aller-retours ;
- les communications avec le proxy ne sont généralement pas chiffrées.
Une liste de proxys (ainsi que les moyens de les installer) est accessible
sur cette plateforme collaborative.
Le réseau Tor
Tor
est un réseau composé de multiples nœuds (ou couches, d'où son nom,
qui signifie « oignon » en anglais). Un ordinateur qui s'y connecte
accède à Internet (sites web, mais aussi messagerie, mails...) à
travers un « chemin » tracé aléatoirement dans ces nœuds : cela permet
de ne pas savoir d'où la connexion – chiffrée, bien évidemment –
provient, ni ce qu'elle contient.
C'est un système souvent utilisé par les dissidents dans les pays où Internet est très surveillé.
Tor
se présente sous la forme d'un logiciel assez facile à installer. Il
est très largement utilisé dans les pays autoritaires, a même été
financé par le gouvernement américain et a été utilisé par WikiLeaks. Problèmes :
- la navigation utilisant ce logiciel est parfois lente ;
- la sécurité de Tor n'est pas totale, et des failles ont été découvertes.
4 La cryptographie
Jusqu'à
la toute fin des années 90, les logiciels de cryptographie étaient
considérés comme une arme de guerre, et donc soumis à une régulation
très stricte.
Depuis, n'importe qui peut chiffrer ses communications (e-mail, tchat, ou même ses fichiers et son disque dur tout entier).
Plusieurs solutions existent pour chiffrer ses communications.
La messagerie instantanée
De nombreux « plugins » (petits modules qu'on ajoute à des logiciels) dit
OTR (« off the record ») permettent d'activer le chiffrement des communications.
Quelques logiciels sur lesquels cette fonctionnalité peut être activée :
Adium,
Pidgin,
Miranda...
Les e-mails
Les
e-mails sont très souvent surveillés. Même chose que pour la
messagerie instantanée : des plugins peuvent être activés sur de
nombreux logiciels, dont le célèbre
Thunderbird.
La plupart du temps, c'est le logiciel
PGP qui est utilisé et qui offre le rapport qualité/facilité d'utilisation le plus intéressant.
Les fichiers
Le logiciel
TrueCrypt permet de chiffrer très facilement un fichier, un dossier ou même son disque dur tout entier.
C'est souvent l'algorithme
AES,
agréé par la NSA
(un des services de renseignement des Etats-Unis) pour le chiffrement
des informations top-secrètes du gouvernement américain, qui est
utilisé. Officiellement,
on commence à peine à trouver des failles à cet algorithme, réputé inviolable.
5 Précautions diverses
Un système d'exploitation ultra discret sur clé USB
Il est possible d'utiliser un ordinateur sans y laisser aucune trace.
Tails
est une variante du système d'exploitation Linux, qui combine les
outils mentionnés précédemment pour chiffrer les e-mails et naviguer
sur Internet anonymement.
Il se lance très simplement depuis un
CD ou une clé USB, sans laisser la moindre trace de son passage sur
l'ordinateur utilisé.
Les logiciels libres
De
manière générale, pour renforcer sa confidentialité, il est conseillé
de privilégier les logiciels libres. Leur code source est disponible et
modifiable à souhait : les dizaines de milliers de programmeurs qui
constituent la « communauté du libre » ont décortiqué et analysé la
plupart de ces logiciels.
Il y a donc beaucoup moins de chances que ces programmes contiennent des fonctionnalités « malveillantes » comme des «
portes dérobées
», qui pourraient menacer l'anonymat ou la sécurité. A l'inverse,
seules les entreprises qui ont développé des logiciels dits «
propriétaires » ont accès aux codes sources de ces derniers.
Le site Framasoft entretient une liste de
plus de 1 500 logiciels libres.
Les services payants et le « cloud computing »
A
des fins d'anonymat, il faut évidemment éviter tous les services qui
exigent des coordonnées bancaires. Problème : beaucoup de services
gratuits (comme Gmail ou Facebook) sont soumis au droit américain (et
notamment
à son Patriot Act), et peuvent être amenés, sur demande de la justice, à transmettre des données personnelles (à l'instar de Google, qui
communique beaucoup sur cette question).
Beaucoup des services payants sont des services de « cloud computing » – un terme
à la mode.
Ces
techniques, qui consistent à héberger et à traiter des données en
ligne plutôt que sur son propre ordinateur (Gmail ou Google Docs en
font par exemple partie), sont évidemment à utiliser avec prudence.
Les
données « sur le cloud » ne vous appartiennent plus totalement, et
vous n'avez pas une parfaite maîtrise sur qui en fait quoi et n'êtes
pas à l'abri d'un bug ou d'une négligence.
Plusieurs identités numériques
Une
autre précaution, si vous utilisez de nombreux services différents,
est de recourir à un grand nombre de pseudos et d'adresses mail
différentes, afin de rendre plus compliqué le croisement entre les
bases de données et la compromission de l'anonymat.
Les métadonnées
Des
détails contenus dans les fichiers Word, PDF, Excel ou les images
peuvent compromettre l'identité du créateur du document ou de son
émetteur.
C'est ce qu'on appelle les « métadonnées » : ces
dernières peuvent indiquer quel ordinateur a créé le document, quel
logiciel a été utilisé, voire qui est son propriétaire ! Des moyens
existent
pour effacer [PDF] ces données peu discrètes.
Impossible d'être parfaitement anonyme
Ces précautions peuvent paraître inutiles. Pourtant, les menaces sur les libertés des internautes se sont multipliées :
- la DCRI (contre-espionnage français) est capable de rentrer dans n'importe quel ordinateur ;
- WikiLeaks a révélé la capacité de certaines entreprises à surveiller Internet à l'échelle d'un pays entier ;
- et les initiatives comme Hadopi et Acta accroissent la surveillance de l'Etat et des entreprises sur les internautes.
Malgré toutes ces techniques, l'anonymat et plus généralement la sécurité informatique ne sont pas des notions absolues :
il est impossible d'être parfaitement anonyme sur Internet, comme le
note le journaliste spécialisé Jean-Marc Manach :
«
La sécurité est un processus, pas un produit, et rien n'est pire
qu'un faux sentiment de sécurité engendré par une accumulation de
“trucs” ou parce qu'on a acheté tel ou tel “produit” ou logiciel de
sécurité. »
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Infos pratiques
Formation et rencontre entre journalistes et hackers
Le 25/02 à La Cantine
RSF,
La Cantine,
Silicon Maniacs,
Reflets.info et
Télécomix
organisent une journée de formation et de rencontres entre
journalistes et hackers le 25 février à La Cantine (151 rue
Montmartre, Passage des Panoramas, Paris IIe). Journalistes et hackers
discuteront des meilleurs moyens de se protéger sur Internet.
Ateliers
de 13 à 18 heures (inscription obligatoire) suivi d'une table ronde
de 18 à 20 heures (ouverte au public). Pour plus de renseignements et
inscriptions aux ateliers :
wefightcensorship@rsf.org.