3 juin 2012

Syrie, arrêter la course à l’abîme

Source de la photo, Info-Palestine

Blog du Monde diplomatique | vendredi 1er juin 2012 | par Alain Gresh

 Voici un discours qui tranche avec la pensée dominante, venant d’un pays qui compte sur la scène internationale et, de plus, démocratique. Dans un entretien au quotidien Le Monde, Antonio Patriota, le ministre des relations extérieures du gouvernement brésilien de Dilma Rousseff, tente de faire entendre la voix de la raison (« Brasilia défend le dialogue avec Damas en vue d’une transition politique »).

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Question : Avant sa venue à Brasilia, en février, Catherine Ashton, la haute représentante de l’Union européenne aux affaires étrangères, avait tenu des propos assez durs, vous demandant de choisir entre Assad et le peuple syrien...

« Nous choisissons toujours la diplomatie et la paix, les solutions qui entraînent le moins d’instabilité et le moins de danger pour les civils. C’est pourquoi nous avons lancé un débat au Conseil sur la “responsabilité en protégeant” (responsability while protecting) lors d’une action de protection. Même lorsque le Conseil autorise une intervention soi-disant pour protéger les civils, l’histoire n’est pas finie. Il faut que l’action menée sous ce mandat soit responsable et se tienne aux paramètres de la résolution du Conseil. »

Vous pensez à l’intervention en Libye ?

« Je pense à la crédibilité du Conseil de sécurité. Parce que si l’on ne respecte pas le mandat du Conseil, cela peut créer une situation où chacun fait ce qu’il veut. Ce n’est pas pour cela que les Nations unies ont été créées. »

Le massacre de Houla doit-il entraîner une intervention militaire occidentale, comme de plus en plus de voix le suggèrent ?

Une remarque préalable concernant la guerre de propagande menée par les médias occidentaux. Elle est réelle (lire As’ad AbuKhalil, « Some Questions on the Houla Massacre... and Beyond », Al-Akhbar English, 31 mai). Mais ces mensonges sont parfois utilisés pour présenter la politique du régime sous un jour favorable, pour nier les informations crédibles sur la répression de manifestants pacifiques, sur l’usage systématique de la torture, sur les milices confessionnelles.

L’aventure survenue au journaliste belge Pierre Piccinin, avec qui j’avais débattu des mensonges médiatiques sur la Syrie, est notable : lui qui critiquait la couverture de la crise syrienne par les médias occidentaux a été arrêté à Homs. Après avoir passé six jours dans les prisons du régime, où il a assisté à la torture de dizaines de prisonniers, il est revenu sur ses positions (« Un chercheur belge emprisonné en Syrie raconte “l’Enfer sur Terre” », Franceinfo.fr).

Il est important d’insister sur le fait qu’il est possible de faire un bon travail de journaliste, y compris à partir de Damas : lire Patrick Cockburn, « Long War Looms. Syria After the Massacre », Counterpunch, 28 mai 2012.

Revenons au conflit lui-même. Je voudrais souligner quelques données que j’ai déjà mentionnées ici, mais qui me semblent indispensables pour comprendre la situation. L’émotion, même justifiée, est parfois mauvaise conseillère. La révolte en Syrie ne se différencie pas de celles qui ont éclaté ailleurs, de la Tunisie au Bahreïn, de l’Egypte au Yémen : elle est une révolte contre l’autoritarisme, l’arbitraire de l’Etat, la corruption, les politiques économiques néolibérales.

La réponse du pouvoir a été une brutale répression contre des manifestants pour l’essentiel non-violents et qui avaient souvent surmonté les divisions confessionnelles et nationales (Arabes-Kurdes). Cette violence étatique a favorisé l’apparition d’un mouvement d’autodéfense, mais aussi la militarisation de certains pans de l’insurrection. En réponse à l’instrumentalisation des minorités par le pouvoir s’est développée une mobilisation communautaire sunnite, encouragée par l’infiltration de groupes armés venus du Liban et d’Irak, mais aussi de combattants d’Al-Qaida, comme le reconnaissent désormais même les pays occidentaux les plus hostiles au régime. Dans plusieurs régions, le conflit s’est transformé en lutte armée et en guérilla, prenant un tour confessionnel. Il est ironique de voir que les pays occidentaux qui condamnent régulièrement la violence palestinienne contre l’occupation israélienne défendent cette même violence en Syrie.

Parallèlement s’est développé, sur certaines chaînes satellitaires arabes (notamment saoudiennes), un discours anti-chiite radical, présentant le conflit comme une guerre théologique. Ce discours est encouragé par les dirigeants du Golfe, notamment ceux de l’Arabie saoudite, qui craignent la propagation du printemps arabe (et écrasent le soulèvement populaire au Bahreïn), voyant dans l’Iran la menace principale. Cette propagande est en phase avec la stratégie américaine et israélienne d’isolement de Téhéran, qui n’a rien à voir, bien sûr, avec l’instauration de la démocratie en Syrie.

La menace principale qui pèse désormais sur la Syrie, mais aussi sur la région — dont le Liban —, est l’extension d’une guerre confessionnelle.

Dans ce contexte, que penser des appels à l’intervention militaire — dans le cadre de l’ONU, comme le souhaite le président François Hollande, ou en dehors, comme le suggère Susan Rice, la représentante des Etats-Unis à l’ONU ? Je n’évoquerai pas ici les palinodies de Bernard-Henri Lévy, l’homme qui est entré dans Gaza en décembre 2008 sur un char israélien, la seule question étant de savoir pourquoi les responsables politiques (et les médias) continuent à le prendre au sérieux — à ce propos, une bonne nouvelle : son film sur la Libye s’annonce comme un bide (comme celui sur la Bosnie)...

Mentionnons, tout d’abord, le fait que le bilan des interventions militaires étrangères est rarement positif. Celle des Etats-Unis en Irak en 2003 a durablement détruit le pays et il faudra des décennies pour le reconstruire (le 31 mai, de nouveaux attentats à Bagdad, à peine évoqués dans la presse internationale, ont tué 17 personnes). Celle des Etats-Unis en Afghanistan, cette fois sous l’égide des Nations unies, est un fiasco et le pays sera, lors du départ des Occidentaux, encore plus ravagé qu’après le retrait soviétique. Et ne parlons pas du Kosovo ou de la Somalie... Bien sûr, ce n’est pas une règle absolue et, pour remonter dans l’Histoire, on aurait pu soutenir une intervention française ou britannique aux côtés de la République espagnole en 1936. On peut aussi penser que le renversement du régime khmer rouge par l’armée vietnamienne en 1978 — bien que condamné par les Occidentaux, qui obtinrent pendant des années que les Khmers rouges gardent leur siège aux Nations unies — fut positif.

Donc, une règle générale — il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre, comme disait un ancien président socialiste (François Mitterrand dans une interview au Point, en 1993) -, mais aussi parfois des exceptions.

Que faire en Syrie ? Est-il vraiment nécessaire d’expliquer à quel point une intervention militaire occidentale (même si elle obtenait l’aval de l’ONU, ce qui est peu probable) serait une catastrophe, entraînant une guerre confessionnelle à l’intérieur et sur le plan régional — l’Iran, mais aussi l’Irak et sans doute le Hezbollah libanais, se rangeant aux côtés de Damas ? Une telle issue aggraverait de surcroît les tensions entre chiites et sunnites dans toute la région — ces tensions ne sont pas, comme on peut le lire ici ou là, « naturelles » : les portraits de Hassan Nasrallah ornaient toutes les boutiques du monde arabe, toutes confessions religieuses confondues, après la résistance du Hezbollah face à l’armée israélienne en 2006.

Alors, ne rien faire ? Peut-on être contre l’intervention militaire tout en combattant la dictature (Bassam Haddad, « The idiot’s guide to fighting dictatorship in Syria while opposing military intervention ? », Jadaliyya, 20 janvier 2012) ?

Il est de bon ton de moquer la mission menée par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, en la présentant comme un échec. Dès le départ, nombre de pays occidentaux (dont la France) et d’Etats du Golfe ont affirmé qu’elle ne pouvait pas réussir et n’ont rien fait, c’est le moins qu’on puisse dire, pour la soutenir. Ce qui a incité les groupes armés en Syrie — qui sont extrêmement divisés — à ne pas se conformer, eux non plus, aux demandes de cessez-le-feu (le régime a lui-même violé ses engagements). Au lieu de faire pression de concert sur Damas et sur les combattants rebelles, les Occidentaux et la Russie ont développé des stratégies contradictoires. Pourtant, le bilan n’est pas totalement négatif (lire l’entretien de l’opposant Haytham Manna au Figaro, 1er juin).

Dans un entretien donné au quotidien Le Monde (28 mai), Robert Mood, chef de la mission de supervision des Nations unies en Syrie, explique que « seuls les Syriens ont la clé d’une issue pacifique ».

Il note toutefois :

« A plusieurs endroits, nous avons enregistré des progrès au niveau local. Nous avons réussi à établir des liens entre les entités locales du gouvernement et de l’opposition, à faire respecter des cessez-le-feu et à résoudre des litiges entre les deux parties, notamment par des échanges de détenus. »

Mais il précise :

« En clair, l’outil politique que la mission des Nations unies représente dépend totalement de la bonne volonté de tous les acteurs syriens à cesser toute violence et à évoluer vers un dialogue politique. Ce qui ne semble pas se matérialiser pour l’instant. »

Et c’est là où il faut que les grandes puissances, pas seulement celles qui sont membres du Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi des pays comme le Brésil ou l’Inde (qui ont maintenu leurs relations diplomatiques avec le régime), puissent agir pour obtenir non seulement l’extension de la mission, mais aussi l’amorce d’un processus politique sans lequel il n’y a pas de sortie de crise possible. C’est une voie très étroite, mais toutes les autres précipiteraient le peuple syrien, et la région, vers l’abîme.

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