Pas grand chose à dire sur le voyage en lui même, départ vers 22h45 de
Chalon (le car vient de Tournus), des copains du Jura et de Besançon
montent avec nous, arrêt à Beaune pour récupérer quelques dijonnais,
puis Avallon où des potes de la ZAD du Tronçais (Notre Dame des bois)
nous rejoignent, finalement il reste quelques sièges vides dans le car
mais on a presque réussi à le remplir (43 personnes). Vient ensuite
l'interminable trajet (9h) ponctué par quelques arrêts dans les stations
de Vinci autoroute où nous laissons nos autographes sur quelques
panneaux.
L'arrivée au petit matin est rude. le car nous arrête
à Notre Dame des Landes, impossible de rejoindre la zone de camping
sauf à pied. Une camera de télé-bouygue nous saute dessus (on nous
aperçois quelques secondes sur le JT de 13h :
http://videos.tf1.fr/jt-we/le-13-heures-du-11-mai-2013-7959976.html
vers la 3e minute), puis on part pour rejoindre la zone de camping, à
coté des scènes de concert, au lieu dit "les planchettes" au centre de
la ZAD : Zone d'Aménagement Différée - Zone A Défendre - Zone
d'Autonomie Définitive - Zone Artistique Débridée - Zone d'Affinités
Différentes - Zone Allumée de Désir - Zone Abondante en Débats - Zone
d'Abeilles Dilettantes... fait ton choix.
Les boules, on a raté "HK et les Saltimbanques" qui sont passés la veille !
Pas grand monde à ce moment là, on est un peu inquiet du risque d'échec
de la mobilisation. Vers midi, on se met en route pour se positionner
sur la chaîne. On se dit que tous les cars arrivant à NDDL au nord, on
va aller au sud pour colmater des trous, la chaîne doit faire 25km !
Encore 4 ou 5 km à pied en direction de Vigneux.
On traverse
des lieux mythiques, la gorge serrée, l’œil humide, rempli
d'admiration : la chat-teigne, les fausses-noires, le chemin de Suez, le
carrefour de la Saulce - on se croirait à Verdun dans la tranchée des
baïonnettes, c'est l'endroit où le peuple de la boue a réussi pendant
plus de 40 jours à tenir en échec plus de 1200 playmobils, sans eux,
nous ne serions pas ici aujourd'hui. On a envie de chanter notre
respect : "Non, ne me demandez pas de saluer les archers du roi... "
Sur le chemin, on aperçoit un peu partout les lieux de vie de ceux qui
sont ici, dans le plus grand dénuement mais riches en partages
d'expériences et de connaissances, qui réapprennent le "vivre ensemble"
avec 3 fois rien, qui se sont séparé de tout ce que la publicité et les
media nous ont conditionné à considérer comme nécessaire, indispensable.
Des panneaux nous avertissent également que les journalistes et les
touristes ne sont pas les bienvenus ici :
"si tu veux des photos, va sur zad-nadir.org ou jette nous des cacahuètes !".
Je me fais gentiment allumer avec mon drapeau ATTAC, au début, ça
m'énerve un peu, je viens de passer une nuit blanche dans un car pour
être là, après, je comprend un peu mieux cet accueil un peu froid de la
part de ceux qui vivent dans la boue depuis plusieurs mois, plusieurs
années pour certains, dans ce lieux magique où tous les prix sont
libres, où l'imagination est libérée, où chacun participe à sa manière à
la vie collective. Voir arriver des dizaines de milliers de personnes
qui se donnent la main et qui retournent chez eux, ça énerve aussi.
Nous arrivons enfin sur place. Pas grand monde à ce moment là, quelques
dizaines de personnes dans notre tronçon, un des plus éloigné de NDDL.
On est un peu en avance, on en profite pour casser la croûte et faire
une petite sieste dans l'herbe.
Les gens arrivent petit à
petit, quelques zadistes défilent sur la route en faisant une mise en
scène dénonçant le génocide perpétré par GDF Suez dans un projet de
barrage en Amazonie. D'un seul coup, ça déboule de toute part, on
s'approche de 14h, l'heure de passage de l'hélico qui doit filmer la
chaîne humaine. Les gens arrivent en vélo, à pied, par des chemins
différents et on se retrouve sur la route, on essaye de s'étaler du
mieux qu'on peut, c'est trop compact. On déploie nos panneaux, nos
drapeaux, ceux de la confédération paysanne, d'ATTAC, du NPA, des verts,
du PG, de Solidaires, des drapeaux bretons, ou simplement un avion
barré sur un drapeau blanc... beaucoup de locaux, des bretons en masse
(ceux qui se souviennent qu'il est possible de faire reculer les requins
lorsqu'on est uni), mais aussi des gens comme nous qui viennent de
toute la France, même de Corse ! A coté, ça chante et ça danse, nous on
est trop crevé - une nuit blanche dans le car - alors on en profite pour
refaire le monde avec son voisin qui vient de Toulouse ou de Paris.
Impossible de savoir à ce moment là combien nous sommes, il semble que
le succès soit au rendez-vous finalement et les 25 km sont bouclés sauf
quelques petits trous par ci par là, largement comblés dans d'autres
endroits vers NDDL où la chaîne est massive, sur 2 voire 3 niveaux de
chaînes : on est sans aucun doute plus proche des 40000 que de
l'objectif de 25000. Un succès d'autant plus significatif que la période
est calme, que les robocops se sont retirés et que la zone n'est plus
militairement occupée.
Le message est clair et net pour le
parti du saccage et son business partner Vinci : la zone est sous la
protection des citoyens qui l'encerclent symboliquement pour la
protéger.
15h30, c'est l'heure de se séparer et de rejoindre la
fête et les concerts. Personnellement, je n'étais pas venu pour ça,
alors je décide de retourner à la chat-teigne pour participer à des
débats organisés par des zadistes : l'historique de la lutte ici, depuis
les années 70, mais aussi le sens de cette lutte, qui va bien au delà
d'un simple projet d'aéroport, mais qui inclue également le rejet d'un
projet global de société basé sur le profit, la productivité et la
concurrence de tous contre tous, car c'est bien de cela dont il s'agit.
On aménage le territoire pour construire des métropoles régionales qui
doivent être les plus grosses possibles pour pouvoir survivre à la
concurrence de la métropole voisine. Nantes doit fusionner avec St
Nazaire, voire avec Renne pour être "attractive" et attirer les cadres
des entreprises, ensuite, on organise les flux entre ces grandes
métropoles, des flux de marchandises, des flux de cadres, d'où le besoin
de construire des aéroports, des lignes THT, des liaisons TGV, des
autoroutes. La planète crève petit à petit, écologiquement, mais aussi
socialement de cette façon de procéder, avec tous ces projets inutiles,
nocifs, imposés sans réelle concertation, ne profitant qu'à une minorité
privilégiée de la population, grossièrement badigeonnés d'une couche de
green-washing pour tromper les gogos qui ne perçoivent le monde qu'à
travers le prisme déformant de TF1.
Débat également sur la
notion de victoire. Ici, l'abandon du projet d'aéroport, s'il a lieu,
n'est pas vraiment perçu comme une victoire, car les appétits des
voraces sont grands et que d'autres projets, y compris du
green-business, sont prêts à remplacer celui là. Or, ces nouveaux
habitants ont également leur projet de vie ici. Que vont devenir ces
terres qui ont été sauvegardées, protégées, investies, collectivisées et
ensemencées par les opposants : zadistes, paysans, militants... ?
Le soir, je suis invité à partager leur repas à la cabane des
Rouannais, pas trop loin, les discussions continuent de manière
informelle, sur la notion de violence et de non violence. Les avis
divergent, partisan convaincu de la non-violence, je me retrouve dans
une impasse intellectuelle en devant bien reconnaître que si 200
personnes n'avaient pas défendu la rage au cœur ce petit coin de
paradis, nous ne serions pas ici aujourd'hui. Que lorsqu'on rétablira
l'esclavage et que la CFDT négociera le poids des chaînes, une petite
manif pacifiste ne suffira peut-être pas... Il est vrai que durant toute
cette résistance héroïque, les habitants de la ZAD n'ont pas eu besoin
de sortir de la zone, soutenus par des milliers de personnes qui sont
venus les réconforter, leur apporter de la nourriture, des vêtements,
des couvertures. Des paysans sont venus de partout avec leurs tracteurs
pour souder cette lutte multiforme et faire mentir la propagande aux
ordres qui tentait de diviser le mouvement entre les "gentils" et les
"méchants". Inversement, je sens un flottement dans le raisonnement de
mon interlocuteur : vivre de rien, sortir du monde marchand, du marché
du travail, c'est bien ponctuellement, ça devient plus compliqué si ça
dure, si on est plus nombreux, si on devient vieux et malade... parce
que cela signifie également pas de retraite, pas de sécu, pas de service
public : école, hôpital... Je me fais traiter de réformiste et
d'accompagnateur du système, mais ça me fait rigoler et on boit un bon
coup.
On en profite également pour dissiper un malentendu, pour
expliquer le sens de notre présence ici parmi eux, plutôt que d'écouter
des spectacles, que même si on ne peut pas rester parmi eux, c'est
important pour nous d'être là, dans ce lieux loin de Chalon/Saône que
nous ne connaissions pas mais qui nous a mobilisé localement une bonne
partie de l'automne et de l'hiver, en distribuant des tracts pour
sensibiliser une population mal informée, avec des animations de rue,
des soirées de soutien, etc.
Certains esprits s'échauffent,
veulent aller aux planchettes sur les scènes de spectacle et
s'approprier les micros, la fête, ça ne passe pas trop bien, ce sont
deux visions du monde qui se font face : d'un coté, des milliers de
personnes qui viennent consommer du spectacle en bouffant des barquettes
de frittes et des assiettes à 6€, des bières à 3€, de l'autre, des gens
qui vivent dans le boue depuis des mois mais où tous les prix sont
libres, et où tout le monde est acteur, personne n'est spectateur.
Finalement, ça se calme et ils décident d'aller à un autre concert, plus
dans l'esprit de la ZAD du coté de la warzine (ou warzone?). Moi, je
suis naze, je décide de rentrer me coucher.
Minuit, ça commence à
cailler grave, il fait nuit noire, j'essaie de rentrer pour retrouver
ma tente, un miracle, je n'avais plus de place dans mon sac (resté dans
la tente) pour ma lampe frontale, elle est dans la poche de mon ciré. Je
patauge dans des chemins boueux plusieurs kilomètres, j'apprends par la
manière rude la signification du concept de "zone humide".
Le
lendemain, pas d'eau au robinet de la zone de camping, tuyau saboté...
petit message en guise de bonjour de la part de certains habitants du
coin... j'ai du mal à leur en vouloir, même si je trouve ça un peu con,
ceux qui sont là ne sont précisément pas les touristes, mais ceux qui
viennent de loin et qui ont décidé de rester pour la réunion entre les
comités locaux venus de toute la France (2 personnes par comité, ça fait
quand même 600 personnes), moi, je retourne à la chat-teigne où des
mexicains d'Atenco, pas loin du Chiapas, sont là pour raconter leur
victoire face à un autre projet d'aéroport; encore un grand moment plein
d'émotion quand l'orateur prend sa guitare et termine ses explications
par une magnifique chanson en guise d’hommage à tous les peuples de la
terre qui luttent pour leur liberté.
Il est 13h et il faut
repartir pour rejoindre le car, ça fait mal au bide et l’atterrissage
vers la réalité de la vie quotidienne est dur...