11 janvier 2012

LE MONASTERE DE MAR MOUSSA AL HABASHI

 Par Nadia Braendle | Rue89 | 08/01/2012
 

(De Syrie) L'avion pour Damas est plein. Etonamment. Des familles, des travailleurs qui rentrent pour les fêtes, des soldats de l'ONU, du personnel d'ambassades, et une poignée de visiteurs – dont je suis – partis soutenir un monastère syrien pris dans le tourbillon des événements qui ébranlent la Syrie depuis mars 2011.
Un passage de douane sans encombre. Un peu sur nos gardes, nous nous attendons à être contrôlés sur la route stratégique qui mène de l'aéroport à Damas, mais nous ne rencontrerons aucun check point, ni de présence militaire visible.
Dans le quartier populaire de Damas où nous dormons, pas d'autres sons que les klaxons, les appels à la prière et les cloches de l'église voisine.
Dans le grand Damas, la vie se déroule, un peu ralentie, les yeux sont fatigués et les visages graves. Un marchand :
« L'an dernier, les rues étaient noires de touristes occidentaux, asiatiques, arabes. Depuis avril, il n'y a plus personne. Les hôtels restent vides. J'espère que tout va reprendre dans deux-trois mois. La plupart des commerçants arrivent au bout de leurs économies. »

Le mazout en bouteilles d'un litre

Dans les rues, des clochettes annoncent la livraison habituelle du mazout : deux chevaux tirent une citerne. Ce qui est nouveau, c'est qu'à l'arrière sont rangées des bouteilles remplies du précieux liquide. Le gouvernement n'a pas prévu de faire des réserves, et le mazout encore plus rare que les hivers précédents a vu son prix augmenter de 30%.
Les habitants les moins fortunés achètent donc leur mazout… au litre. Et ne chauffent que deux heures par jour, de 19 à 21h. De quoi manger au chaud, et faire prendre leur bain aux enfants.

Livraison de mazout à Damas, janvier 2012 (Nadia Braendle)
Une famille, de la petite bourgeoisie sunnite – le mari est vendeur de voitures occidentales, donc actuellement au chômage technique –, nous dit sa lassitude :
« Ce que nous voulons c'est la paix, avec ou sans Bachar el-Assad . Il faut que “ ça ” s'arrête. »
Que veulent-ils dire par « ça » ? :
« L'incertitude, la chaîne Al Jazeera ment, et la télévision syrienne ment. On ne sait pas ce qui se passe dans le pays. »

Au monastère de Mar Moussa, la vie au ralenti

Au monastère de Mar Moussa, monastère du désert syrien dédié depuis 1984 à la méditation, à l'accueil, à l'image d'Abraham, et au dialogue avec l'islam, c'est la vie au ralenti.
Nous y sommes accueillis avec impatience, car nous apportons des instruments d'analyse du lait qu'il est impossible actuellement de commander à l'étranger, vu les sanctions économiques qui interdisent toute relation économique avec la Syrie.
C'est un monastère que nous suivons de près et que nous visitons chaque année depuis huit ans. Dans ce lieu célèbre en Syrie et dans le monde, situé dans les montagnes entre Damas et Homs, d'habitude, chaque jour 150 personnes montent à cet ancien ermitage ; ce vendredi, seules deux familles musulmanes de la région de Homs sont venues pour la journée et des étudiants de l'université voisine.
Une poignée d'étrangers resteront quelques nuits : une touriste chinoise de 22 ans qui fait le tour de l'Asie et du Moyen-Orient, des Hollandais, deux Allemands, un Français et cinq Suisses.

Le père jésuite, une icône de la contestation

Le responsable de Mar Moussa, le père Paolo, un jésuite italien parfaitement arabophone, a condamné fermement la violence de certains opposants et celle du régime el-Assad. Il a aussi déploré l'aveuglement du gouvernement qui n'a pas pris la mesure de la contestation et n'a pas mis en œuvre des réformes crédibles.
Le résultat ne s'est pas fait attendre. Une mesure d'expulsion a été décrétée contre le père Paolo, envoyée à l'évêque de Homs, dont dépend Mar Moussa. Heureusement l'évêque était en visite au Brésil, ce qui a donné au père Paolo le temps de tirer toutes les sonnettes, de remuer ciel, terre, et membres du gouvernement, pour obtenir une suspension de la décision.
Il s'est engagé à ne plus tenir de discours politique.
Il est actuellement au monastère, libre de ses mouvements, bien que le bruit court en Syrie (une rumeur de plus) qu'il se cache ailleurs. Cette mesure a eu un effet inattendu : le père jésuite est devenu une icône de la contestation. A Hama, des femmes voilées tenaient le portrait du religieux en scandant « Non à l'expulsion de Abouna (de notre père) ».
6000 jeunes Syriens ont signé une lettre de soutien.

« 100 000 Syriens prêts à tuer, 100 000 qui se vengeront »

Les tensions et les difficultés influencent la vie de la communauté monastique :
« Nous sommes un monastère malade dans un pays malade. Les tensions du quotidien et de l'incertitude face à l'avenir rejaillissent sur les relations dans les familles, entre voisins, et entre nous aussi. »
Les dix moniales, moines et novices du monastère, connaissent les mêmes divergences que les habitants du pays. Mais ils sont unis sur trois points : pas d'ingérence étrangère, autodétermination du peuple syrien, préservation de l'unité du pays.
Ceci dit, le père Paolo explique :
« Il faudra peut-être une force d'interposition pacifique arabe et occidentale, car aujourd'hui il y a 100 000 Syriens prêts à tuer, et 100 000 qui se vengeront. Les deux camps sont bloqués. »
Le monastère Mar Moussa se refuse à prendre à prendre position pour les uns contre les autres. Il veut jouer un rôle de médiateur. Voit-il venir l'ère d'une démocratie islamique ?
« L'islam n'est pas un, mais contradictoire, il faut une démocratie, oui, mais pas une démocratie d'une majorité qui écrasera les minorités. »

« Bachar c'est fini, le temps joue pour nous »

Un jeune militant rencontré chez des connaissances participe chaque jour à l'organisation de « manifestation volante ».
« Nous la convoquons par Internet, nous nous rassemblons, sortons les pancartes, crions nos slogans. On nous filme et photographie, et on se disperse. »
Pourquoi milite-t-il ?
« Nous ne voulons plus de pauvreté, nous voulons des emplois pour les jeunes, nous n'avons plus confiance dans le président. Bachar c'est fini. Le temps joue pour nous. Nous voulons un changement. »
Et après ? Il hausse les épaules :
« Après on verra. »
Il a été blessé et n'a plus peur, mais refuse d'être photographié.
Avant de partir avec sa compagne, il me lance encore :
« Nous ne voulons pas remplacer un dictateur par un autre, ni par ce Conseil national syrien qui ne nous représente pas, qui n'a jamais pris contact avec nous, bien au chaud qu'ils sont à Paris, Istanbul ou Munich. »

 

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